Inspirations d’humeur responsable

Séverine Perron

Nous sommes nées de la Terre

Nous sommes nées de la terre. Nos communautés, nos familles, nos lignées, nos traditions, nos transmissions, nos générations nouvelles sont nées de la terre. Nos plantes, nos forêts, nos remèdes, nos nourritures, nos célébrations et nos arts, nos chants et nos danses, nos cultures vivantes fondent le sol de nos humanités, elles sont nées de la terre.

Nous sommes nées de la terre. Nous sommes la Terre. Terre d’où nous venons toutes & tous. Terre qui nous donne vie, nous aide à nous mettre debout, nous élève, nous porte, nous enseigne, nous offre un espace de création, pour un jour, retourner à ce sol. Et s’inscrire dans cette grande œuvre de métamorphose.

Nous sommes nées de la terre. Nous sommes nées. Natifs et natives, né.e.s quelque part. Autochtones est aussi traduit par “être née”. Un peuple autochtone est un peuple qui est issu du sol même où il habite. Nos migrations humaines, depuis de longues nuits, ont changé les paysages de nos communautés et les géographies sociales, enrichies les langages et les arts, les terres de possible, mis au monde des villes et des cités urbaines. Pour autant, pour vivre, nous avons besoin d’un sol et de l’habiter pleinement. Quelque soit la couleur de peau et le langage, l’âge et ce qui vient sur le chemin de nos destinées humaines, nous faisons avec ce qui nous entoure pour vivre, nous nourrir, entrer en lien et tisser des relations, habiter, créer, et nous tentons depuis ce qui fait chair, corps et âme, de préserver ce sol pour continuer à ce que nature vive.

Hors, depuis de nombreuses décennies et quelques siècles déjà, nous avons perdu le fil de cette histoire, cette histoire simple et limpide comme de l’eau claire, malgré les récits et les mythes. Nous avons perdu le fil de ce qui fait vie. Pourquoi nous vivons, pourquoi nous donnons la vie, pourquoi nous créons, pourquoi nous habitons cette terre, et comment nous la transmettons aux générations qui sont advenues par nos liens intimes à la vie.

Avons-nous oublié ?

Ce lien intime à la vie, nous qui ne sommes que des êtres vivants parmi d’autres. Avons-nous oublié de vivre avec ce qui nous entoure et de nous contenter ? Avons-nous oublié d’apprendre à nous lever avec le soleil, nous reposer quand il embrasse la terre, à œuvrer avec l’énergie qui est là, à partager ce qui ne sera pas utile à nos besoins essentiels, à contempler toute la beauté et la poésie du monde ?

De quelle folie humaine ou amnésie collective, l’homme d’aujourd’hui est-il atteint, alors qu’il sait ?

Si, je prends quelques instants, pour contempler un lever du jour, une fleur nouvellement éclose comme une vie nouvelle, un enfant qui fait ses premiers pas et rit de ces premières découvertes. Quand je goûte à l’eau de source, à la première fleur du printemps, au fruit gorgé de soleil, au repas partagé, au café du matin avec l’être aimé. Quand je savoure un bain de mer, un coucher du soleil, je sais au fond de moi que ma joie véritable est là. Que je n’ai besoin de rien d’autre pour me sentir en vie. La vie me traverse et je me laisse traverser par la vie.

Tout est là.

La sagesse de la terre est offerte au monde, nous permet de vivre avec notre temps, de faire avec ce qui est là, dans un quotidien simple et sobre, une spiritualité vivante et enracinée. Pour nous-mêmes, nos ancêtres et les générations futures. Pour ne pas oublier ce qui est vie.

Pourquoi chercher ailleurs des savoirs et des réponses ? Pourquoi attendre des autres des solutions et des certitudes ? Pourquoi troquer sans cesse un peu de liberté contre une hypothétique sécurité ? Pourquoi vendre ce qui est de plus précieux, notre énergie et notre amour, contre quelque chose qui ne nourrira pas notre terre ? Pourquoi vouloir transformer même ce qui est nature ?

Tentons ici et maintenant d’inspirer un autre regard sur le vivant, et ce qui nous entoure, ce qui nous traverse : l’eau, l’air, la lumière, la terre. Oui les plantes que nous mangeons sont de la terre qui nous traverse, la lumière nous fait grandir comme les arbres, l’eau nous donne de la vie et l’air nous permet de nous disséminer, comme les graines. Ce ne sont pas des savoirs de pouvoirs et des savoirs de sachants qui cloisonnent et limitent, érigent des dogmes comme des forteresses, pas plus que des ressources à exploiter, ou des espaces sauvages à préserver. Le sauvage n’existe pas, il a été créé par opposition aux villes. Tout comme dans mes montagnes, personne ne parle de nature, nous parlons des forêts, des montagnes, des rivières, des lacs et des poissons, des saisons, du temps qui passe, nous cultivons un petit jardin comme nous sommes comme une parcelle du réel, nous savons le lien qui existe entre toute cette vie mais nous n’appelons pas cela ni nature, ni sauvage, ni écologie, ni sacré. Alors comme tout artiste qui s’inspire de la nature, laissons fleurir en nous des pouvoirs être et matières à vivre autrement, des savoirs intuitifs et sensibles comme les métaphores et les métamorphoses de tout ce qui est vie autour de nous, des pratiques infusées dans le vécu et l’expérience intime, le temps lent, ce qui se passe de mains en mains, de coeur à coeur, de regard en regard, à l’ombre de ce qui est lumière artificielle et béton armé. De faire partie d’une histoire que nous aimons entendre, celle qui ont bercé une partie de notre imaginaire d’enfant. Ces histoires qui parlent à l’âme.

Tout commence par s’asseoir dans l’herbe et contempler. Écouter.

Tout commence par lever les yeux vers le ciel, plutôt que de les laisser rivés sur des écrans qui, de fait, sont branchés sur une lumière artificielle et par leur forme et usages, limitent notre manière de voir et percevoir, d’être en lien avec ce qui nous entoure.

Tout commence par écouter plutôt que de poser des questions.

Quelques bribes de sagesses, cueillies au gré de nos rêveries, contemplations, vagabondages en nature. De ces moments simples et quotidiens, peut se tisser peu à peu, comme on rassemble des herbes récoltées au détour d’une cueillette en un magnifique bouquet tressé, un art de vie enraciné dans la simplicité. Pour une fois, laissons nos grandes idées et nos grandes luttes pour changer le monde, la terre se métamorphose sans cesse et nous avec elle. Alors, commençons dans notre potager, celui d’un voisin, d’un quartier, dans les forêts et champs alentours, avec nos voisins et les gens de passage, le long des côtes et dans les parcs encore préservés des villes, de la terre qui est votre sol, portons attention à ce qui est, prenons soin de ce qui nous entoure. Là où je pose mes pieds, je prends ma place.

Chaque geste compte et porte en lui le germe d’une vie où la joie demeure. Quand je suis présente à chaque geste, j’apprécie chaque chose, je suis ici, disponible pleinement à la vie. et la vie s’offre pleinement à moi. A la vie qui me traverse et fait son oeuvre.

Ce n’est pas notre environnement qui doit changer mais notre manière de regarder et percevoir ce qui nous entoure. D’être en lien.

Tout est lié.

Prendre soin de la terre, c’est prendre soin de l’âme, de nos corps, c’est aussi prendre soin des générations futures et de ce qui nous entoure.

Prendre soin au quotidien de nos terres intérieures comme celles où nous vivons, de notre sol commun, de nos communautés humaines, c’est préserver la vie.

S’engager dans cette voie met au centre un art de vie fait de simples quotidiens, dont nous avons seul.e.s la responsabilité, et d’œuvrer dans des dialogues ouverts sur les terres où nous vivons, avec ce qui nous entoure, nos communautés humaines, pour vivre ensemble avec joie. Ne laissons pas la joie être coupée à la racine par de grandes idées ou de petites révolutions.

Alors pour commencer, peut-être simplement se demander ce qui me met en joie, ce jour, cet instant ? Ce qui est petit, modeste et humble est d’une inégalable beauté et source de joie inaltérable. Comme un simple verre d’eau.

Habiter nos vies, c’est habiter notre monde aujourd’hui.

Partager :

à lire aussi

Retour haut de page